Voici ci-dessus la note d’entretien rédigée pour mon grand oral de Sciences-Po.
Bonne lecture…
Pour beaucoup de citoyens, l’indépendance des médias en France serait menacée. C’est en tous les cas ce que révèle le sondage réalisé pour le journal La Croix en janvier dernier. A la question : « croyez-vous que les journalistes soient indépendants ? », la majorité des personnes interrogées pensent que les journalistes ne résistent pas à la double pression de l’argent et du pouvoir politique. La démocratie, dont la bonne santé se jauge au degré d’indépendance de ses médias serait-elle donc en péril ? Au-delà des débats passionnés et d’un état des lieux superficiel, qu’en est-il de cette double dépendance financière et politique ? Il nous faut en faire le diagnostic avant de nous interroger sur les autres terrains de dépendances qui cachent les enjeux d’une indépendance renouvelée.
Diagnostic d’une possible dépendance
Médias et pouvoir politique
« Je t’aime, moi non plus » : telle est l’expression pouvant convenir parfaitement à la relation de « frères ennemis » entretenue entre le pouvoir politique et le quatrième pouvoir.
Ils sont tout d’abord frères car ils sortent des mêmes écoles, proviennent généralement d’un milieu plutôt intellectuel parisien et il est fréquent de les croiser aux mêmes tables. Tandis que le journaliste se ferait le « porte-parole » du politique, ce dernier nourrirait le premier des indiscrétions du pouvoir, servant à alimenter son journal. Selon Patrick Eveno, les politiques réussiraient ainsi « à fixer l’agenda médiatique en faisant parler d’eux quand cela les arrange ». Lors de la dernière campagne présidentielle, François Bayrou n’hésita pas à dénoncer, sur le plateau du journal télévisé de TF1, un pouvoir médiatique, qui, guidé par les puissances occultes du pouvoir, aurait « orchestré un choix dicté à l’avance ». Il dénonçait en fait le travestissement d’une information politique impartiale en une habile stratégie de communication politique s’appuyant sur les relations d’amitiés entretenues avec les grands médias. Cette communication politique, induisant une maîtrise de la parole et de l’image, aboutit à ce que M. Reymond et G. Rzepski appellent une « personnalisation médiatique » conduisant, par une relation de cause à effet, à une « personnalisation électorale ».
Pour autant, l’inimitié existant aussi entre médias et politiques, empêche de confondre l’influence qu’exercent les politiques à l’égard des médias avec une mainmise. En effet, selon François Hollande : « Le journaliste fait toujours passer une bonne information avant un bon ami. » En dehors de cas particuliers, la majorité des journalistes ne sont pas dans une situation de connivence et effectuent leur travail avec probité et professionnalisme. La dépendance politique des journalistes semble être ainsi plus de l’ordre du fantasme que de la réalité. Nous ne serions plus en effet, selon Alain Duhamel, dans une situation comparable à celle de la presse pourrie d’avant guerre où les journalistes politiques se faisaient littéralement « acheter ». Aujourd’hui, ce qui ferait la différence, ce serait la rigueur journalistique : « La prime » irait ainsi « au professionnalisme, au travail à l’enquête ou à l’analyse, au commentaire, le contraire même de l’obédience, de la sujétion, de la dépendance »
Médias et pouvoir financier
Les médias s’inscrivent, comme tout produit de consommation, dans la loi de l’économie de marché dont l’objectif est de dégager un maximum de profits. Cependant, l’information a toujours été considérée comme jouissant d’un statut noble que le pouvoir ambivalent de l’argent ne pouvait que corrompre. Dans l’inconscient journalistique, le pouvoir de l’argent s’opposerait donc à cette mission d’intérêt public de l’information qui serait libre de toutes entraves, y compris financières. Cette haute idée de la presse s’est notamment forgée à la Libération, contre une presse collaborationniste et corrompue. Ainsi, dans la constitution de la presse d’après guerre, l’Etat veilla à ce que les entreprises de presse ne soient pas trop puissantes. Même si de grands groupes se sont constitués depuis et que l’on crie souvent à trop de concentrations, ils demeurent parcellaires en comparaison à d’autres pays d’Europe.
Pourtant, il est de bon ton de s’insurger contre le mélange des genres lorsque de grands groupes industriels se « payent » des médias qui, d’ailleurs, ne sont pas pour eux des activités immédiatement rémunératrices. Lorsque Bernard Arnault, le patron du groupe LVMH, devient propriétaire des Echos, Serge Dassault du Figaro et E. Rothschild l’actionnaire majoritaire de Libération, les diverses rédactions concernées se demandent si elles peuvent continuer à demeurer impartiales. On peut comprendre cette inquiétude quant on sait que ce même Rothschild déclarait le 30 septembre 2005 : « Pour qu’un journal se vende bien et soit un bon journal, il faut s’intéresser au contenu, à la qualité des articles […] Je crois que c’est une vision un peu utopique de vouloir différencier rédaction et actionnaire. » Si l’on est en droit de s’insurger à la lecture de ces propos, on peut néanmoins se demander si Libération existerait encore aujourd’hui sans la présence de cet actionnaire au sein de son capital.
Les médias doivent en fait conjuguer une double nécessité : celle de l’indépendance et celle de la rentabilité. Pour se développer efficacement ils ne peuvent donc ignorer l’apport financier de ces groupes industriels, surtout dans le contexte de la réduction du lectorat de la presse quotidienne. Néanmoins, pour limiter l’influence de ces groupes sur le contenu rédactionnel, les directeurs de rédactions doivent se montrer parfois combatifs pour assurer une indépendance dont l’équilibre demeure instable. La création des sociétés de rédacteurs et du Forum permanent des journalistes vont dans le sens de cette volonté de résistance aux éventuelles pressions.
Ce qui est vrai des groupes industriels propriétaires de médias, l’est aussi des annonceurs. Si la publicité fait vivre les médias et représente une des sources principales de ses revenus, les médias font aussi vivre la publicité en lui offrant un large espace de diffusion. Si les pressions existent, en particulier dans la presse spécialisée, cela ne signifie pas pour autant que les annonceurs influent directement sur le contenu rédactionnel. S’il en était ainsi ce sont les consommateurs eux-mêmes qui exerceraient leur pouvoir de sanction en cessant d’écouter ou de regarder tel ou tel programme ou d’acheter tel ou tel titre.
Dans le contexte d’épuration de la presse d’après-guerre, le pouvoir politique a eu tendance à prendre en charge les médias sans la préoccupation première d’assurer leur rentabilité. Plus de 60 ans après, l’amitié ostensible du chef de l’Etat actuel avec les tenants des grands groupes industriels propriétaires de médias peuvent nous conduire à penser à la suite de Patrick Champagne que « le pouvoir politique s’exerce [...] sous la forne directe du pouvoir économique ». Si les médias ne peuvent aujourd’hui ignorer l’exigence de leur rentabilité pour assurer leur developpement, viser ce seul objectif au détriment d’une information impartiale peut cependant conduire à des structures plus insidieuses de dépendances.
Les vrais défis de L’indépendance des médias
Du conformisme à la responsabilité
Cette dépendance plus insidieuse est celle que les journalistes entretiennent entre eux et qui conduit à une uniformisation de l’information. Il est évident que l’exigence d’une rentabilité toujours plus grande avec moins en moins de moyens, n’aide pas les journalistes à offrir une information totalement digne de ce nom. Plutôt que de traiter des informations inédites, les journalistes se copient, évitant de sortit du « sacro-saint » politiquement correct. Néanmoins, dans la construction d’une culture de l’indépendance, une responsabilité faite de droits et de devoirs leur incombe, en tant que « chiens de garde de la démocratie. ».
Leurs droits, tout d’abord, sont consacrés par la loi de la liberté de la presse de 1881 qui doit constituer un vade-mecum démocratique essentiel même si ses nombreux amendements favorisent rarement le renforcement de l’indépendance des médias. Ensuite, plus récemment, le 21 juillet 2008, l’article 34 de la Constitution s’est trouvé modifié. La Loi fixe désormais, les régles concernant : « la liberté, le pluralisme et l’indépendance des médias ». Toutefois, cette disposition peut-elle être effective quand on sait que le souhait, porté par les sociétés de journalistes, d’une loi encadrant la liberté des rédactions, octroyant une reconnaissance juridique aux sociétés de rédactions et un droit de veto sur la nomination d’un directeur de rédaction, n’a pas été retenu par les Etats Généraux de la Presse ? Quant à l’article 10-1 de la Convention Européenne, il s’agit d’un texte essentiel protégeant la liberté d’information. Toutefois, l’Etat Français ne peut s’enorgueillir d’avoir été plusieurs fois condamné pour son non-respect.
Ces droits, sensés garantir l’indépendance des médias ne signifient pas pour autant impunité ou absence de tout contrôle mais supposent un appel à une plus grande responsabilité. Aussi, la création de chartes déontologiques avec pouvoir de sanctions et d’un conseil de médiation plus qu’un ordre des journalistes, permettraient à la profession de s’auto-réguler afin de renforcer sa crédibilité et par là même, d’assurer son indépendance.
De la démocratie de l’opinion à la transmission d’une information au service de la démocratie
Les médias manipuleraient l’opinion et ne donneraient aux citoyens qu’un prêt à penser forgé à l’aune d’une idéologie néolibérale. Mais les médias ne font pas que créer une offre, ils répondent aussi à une demande, celle d’une certaine opinion qui, bien loin d’être totalement manipulée, garde son libre arbitre et ne cesse de faire pression sur les médias pour relayer une musique qu’elle se plait à entendre. Patrick Eveno a bien perçu cette problématique quand il affirme : « que le public, qu’il soit tour à tour ou en même temps citoyen et consommateur, détermine en dernier ressort la nature des médias, leurs contenus, leurs façons de dire et de faire ». Dès lors, l’opinion contribue à dissoudre l’objectivité médiatisée de l’information dans le bain émotionnel de sa subjectivité immédiate.
Au lieu de se soumettre à la dictature de l’émotion, les médias doivent renouer avec leur rôle de pédagogues pour transmettre une information de qualité. Cela suppose des choix éditoriaux parfois courageux, qui ne paraissent pas à première vue rentables, mais qui peuvent le devenir par la suite. En effet, la rigueur et le sérieux de l’information sont vendeurs. Avant le choix d’un support particulier de diffusion, (même si on a coutume de dire qu’Internet serait le média indépendant par excellence, ce qui reste encore à démontrer…) l’indépendance est d’abord la réponse à un contenu de qualité.
« Pour accomplir leur rôle de contre-pouvoir, les médias doivent se situer à égale distance du marché et de l’Etat, s’appuyant tantôt sur l’un, tantôt sur l’autre pour les contrebalancer réciproquement ». Plutôt que de vouloir s’extraire de toute influence, cette tension vers la conquête de l’indépendance passe en priorité par un professionalisme et une rigueur renouvelés. C’est en effet, la priorité de l’information sur la communication, l’enquête sur le sensationnalisme qui créeront une demande et par là même assureront aux médias une durable crédibilité, gage à terme de rentabilité. A l’idéologie de la manipulation politique ou financière s’oppose la réalité d’un monde médiatique qui, bien qu’imparfait car toujours déjà pris dans un cercle de déterminismes, s’efforce d’être ce lien démocratique, cet « intermédiaire entre la réalité et l’opinion ». Et chaque sphère démocratique du pouvoir, qu’elle soit exécutive, législative ou judiciaire, comme chaque citoyen a sa part de responsablité pour contribuer à garantir cette indépendance afin que, comme l’observe Pierre Servent, nous ayons les médias que nous méritons.
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La Croix, 22ème baromètre annuel TNS Sofres Logica, jeudi 8 janvier 2009. LAURENT JOFFRIN, Média-paranoïa, Seuil, 2009, p. 73.
PATRICK EVENO, Les médias sont-ils sous influence? , Larousse, 2008, p. 3.
MATHIAS REYMOND, GREGORY RZEPSKI, Tous les médias sont-ils de droite ?, Syllepse, 2008, p. 67.
LAURENT JOFFRIN, Média-paranoïa, Seuil, 2009, p. 76.
ALAIN DUHAMEL, « La dépendance imaginaire des journalistes », Libération, 15-01-2009.
PATRICK EVENO, Les médias sont-ils sous influence? , Larousse, 2008, p. 67.
Les dépenses des annonceurs représentent la moitié du CA des médias en France.
PATRICK CHAMPAGNE, « La double dépendance. Quelques remarques sur les rapports entre champs politique, économique et journalistique », Hermès, 17-18, 1995, p. 219.
Uniformisation qui est notamment la conséquence de l’autocensure.
Comme les dispositions favorisant la protection de la vie privée et des mesures telles que le délit de recel du secret de l’instruction.
PATRICK EVENO, Les médias sont-ils sous influence? , Larousse, 2008, p. 125.
PATRICK EVENO, Les médias sont-ils sous influence? , Larousse, 2008, p. 125.
LAURENT JOFFRIN, Média-paranoïa, Seuil, 2009, p. 105.
PIERRE SERVENT, La trahison des médias, Bourin éditeur, 2007, p.169.